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Dans la famille Littell, je demande le père, Robert… car il ne faudrait pas oublier que bien avant que Jonathan explose les ventes de livres avec Les Bienveillantes, le père Littell, lui, publie des best-sellers depuis les années 1970, sur la CIA en particulier. Il est également un spécialiste, en tant qu’ancien journaliste à Newsweek des affaires russes.
Vient de paraître il y a quelques jours, et deux semaines avant sa sortie aux Etats-Unis, un nouveau roman : L’Hirondelle avant l’orage (chez Baker Street). Le titre original en anglais est The Epigram of Staline, un tire, a priori plus évocateur puisqu’il fait directement référence à un poème que le poète Ossip Mandelstam a composé en 1934 contre le maître du Kremlin, le terrible Staline, poème qui lui coûtera d’abord l’enfermement, puis l’exil et enfin la mort. Le titre choisi par la traductrice, Cécile Arnaud, fait en revanche référence à un vers de Mandelstam, placé en exergue du roman.
Dans la famille Littell, on a le goût pour l’Histoire, la documentation et le détail. Dans L’Hirondelle avant l’orage, en effet, l’auteur reconstitue les dernières années tragiques de la vie d’Ossip Mandeltam, l’un des plus grands poètes russes du 20ème siècle. Afin de retranscrire au mieux cette période de trouble où les artistes n’avaient pas le droit de s’exprimer librement si ce n’était pour chanter la gloire du « réalisme socialiste. Qu’est-ce que le réalisme socialiste ? C’est l’esthétique qui s’imposera désormais aux arts visuels, au théâtre, au cinéma et à toute forme d’écriture créative. Le réalisme socialiste proclame que l’art ou la culture n’existent pas dans l’abstrait. Tout art et toute culture servent la Révolution et le Parti, ou pas. Le réalisme socialiste affirme que l’art, quel qu’il soit, doit être réaliste dans la forme et socialiste dans le fond – il reconnaît que les écrivains sont des ingénieurs de l’âme humaine et, en tant que tels, qu’ils ont l’obligation morale d’inspirer au prolétariat soviétique des rêves socialistes ». Telle est la définition que Staline donne aux artistes conviés à un dîner chez l’écrivain Gorki. Celui qui n’écrit pas selon les règles du réalisme socialisme est condamné à se taire. Pour échapper à ce mutisme, certains acceptent de rejoindre Staline, c’est le cas par exemple de Boris Pasternak qui est d’ailleurs persuadé que le chef du Kremlin n’est pas au courant des arrestations comme des mises à mort. D’autres, comme Mandelstam, au contraire, ne se résignent pas et continuent de risquer leur vie en composant des poèmes à charge contre Staline, clandestinement. Il ne peut les écrire, simplement les apprendre par cœur. Son épouse et complice, Nadejda fait de même car : « nos gardiens de la littérature ont pratiquement arrêté de publier les vers de Mandelstam, avec une rare exception il y a six ans. À la fin des années vingt, il a traversé ce qu’il appelle sa phase sourd-muet, durant laquelle il a purement et simplement cessé d’écrire de la poésie. J’ai dû apprendre par coeur tous les poèmes qu’il a composés depuis – je me les répète chaque jour qui passe. De cette façon, s’il lui arrivait quelque chose, les poèmes pourraient survivre. »
C’est à cause de la rencontre avec cette femme, à Moscou en 1979, plus de 30 ans après la mort de Mandelstam, que Robert Littell a eu envie d’écrire leur histoire d’amour et de combat pour la liberté d’expression. Il lui aurait encore fallu 30 ans pour finaliser ses recherches et rédiger ce roman choral où les proches de Mandelstam (sa femme, les poètes Anna Andreïevna Akhmatova et Boris Pasternak, la maîtresse Zinaïda Zaitseva-Antonova) témoignent aux côtés du garde du corps de Staline et du célèbre champion d’athlétisme, le naïf Fikrit (seul personnage inventé par Littell). Cette manière de composer le roman est très intéressante puisqu’on perçoit les points de vue radicalement différents des uns et des autres sur la situation du pays : le pauvre Fikrit par exemple, est arrêté alors qu’il n’a rien fait. En tant que « bon citoyen », il accepte de reconnaître des torts imaginaires, vit son emprisonnement puis son exil comme des expériences enrichissantes. A aucun moment, il ne remet en cause le régime communiste… A tour de rôle, les personnages prennent la parole pour répondre à un questionnaire que nous n’avons pas, mais il est clair que Littell a construit son roman comme un livre de témoignages. J’ai regretté néanmoins que les niveaux de langage, les expressions des uns et des autres ne soient pas plus marquées… A certains moments, on pressent bien sûr que Fikrit n’a pas fait d’études et qu’il appartient à la classe populaire mais ce n’est pas constant… En revanche, j’ai particulièrement apprécié que l’auteur introduise à l’intérieur de la narration quelques poèmes de Mandelstam… Une belle entrée en matière pour découvrir la poésie russe… car en ce qui concerne l’époque stalinienne, il n’y a rien dans ce roman de réellement édifiant…