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Saint-Florent-le-Vieil est le lieu qui évoque par excellence Julien Gracq : il y est né et a passé la fin de sa vie. Il y a quinze jours à peine ont été vendus aux enchères toutes ses affaires personnels – livres, mobiliers, courrier, etc. – et l’on se demande encore ce que l’on fera de sa maison, qui se situe rue du Grenier à sel. Julien Gracq voulait en faire une maison des écrivains mais ses légataires ne se sentent pas de taille de réaliser un tel projet… C’est dans cette ambiance un peu particulière que j’ai été invitée à Saint-Florent-le-Vieil par Jean Rouaud pour la première cession des « Journées Gracq » qu’il organisait.
J’étais ravie, vous vous en doutez, de participer à cet événement qui a ressemblé non seulement des passionnés de Julien Gracq mais aussi des lettrés, des curieux avides de savoir comment les premiers romans sont publiés, pourquoi la critique papier est déconsidérée, comment on écrit une biographie… Tous ces thèmes ont en effet été traités au cours des deux journées grâce à la présence d’éditeurs, d’auteurs, de journalistes et de blogueurs et un spécialiste de Gracq.
Samedi, les « Journées Gracq » ont débuté par deux tables rondes autour des pamphlets de Gracq, La Littérature à estomac et La Littérature sans estomac de Pierre Jourde. Il y fut évidemment question de fausses valeurs littéraires, de fabrications de succès, des romans à thèse ou engagés. Pour ceux qui n’auraient pas lus le pamphlet de Julien Gracq, la discussion aura paru sans doute ardue mais ils auront sans doute compris combien l’auteur ne supportait pas la littérature sexuelle et impudique d’une Simone de Beauvoir ou les romans ou pièces engagés de Sartre. Concernant les fausses valeurs actuelles, il y fut essentiellement question de Christine Angot ou du couple improbable Houellebecq/BHL. Il ne fallait évidemment pas compter sur l’ancien éditeur de Houellebecq, Raphaël Sorin, pour défendre le livre. Il a expliqué combien l’idée de Térésa Crémisi était risquée d’un point de vue intellectuel comme financier. Il a expliqué comment on calcule un à-valoir et l’on essaie d’équilibrer les comptes. Quand Willy Persello, qui animait le débat lui a rappelé que la Possibilité d’une île n’a pas été le succès escompté au vu de l’à-valoir donné à l’auteur, Raphaël Sorin s’est défendu en affirmant que le livre, au contraire, avait fait gagner beaucoup d’argent à Fayard.
Au cours des discussions avec le public, une dame s’est exprimée pour remettre en cause l’attribution du Nobel à Le Clézio et la médiocrité des nouveaux romans de Sylvie Germain, contrairement à ses premiers textes qu’elle lisait avec grand plaisir. C’est Pierre Assouline qui est venu au secours de ces auteurs en expliquant combien il est difficile pour un auteur – voire un artiste, tel qu’il soit – de produire des œuvres qui soient de qualité identique d’une fois à l’autre.
La soirée s’est prolongée avec une lecture-concert par les auteurs invités et trois harpistes. Pierre Jourde a lu un extrait de L’Heure et l’ombre ainsi qu’un autre, tiré du Jourde et Naulleau. Il s’agissait d’un poème retranscrit intégralement de l’ancien Premier ministre Dominique de Villepin, annoté par les bons soins de Pierre Jourde. L’extrait était assez édifiant en effet…
Par la suite, Jean-Marie Laclavetine et Pierre Assouline ont lu plusieurs extraits de leur roman à paraître au début de l’année 2009.
Le lendemain matin, j’ai tenu à assister à la Master Class d'écrivain de Pierre Assouline pour plusieurs raisons : d’abord parce que j’aime suivre les discussions d’auteur, ensuite parce que j’apprécie la manière de travailler et d’animer d’Emmanuelle Dancourt, enfin parce que je connais très mal l’œuvre de Pierre Assouline. C’était l’occasion d’en savoir plus sur lui et surtout sur ses méthodes de travail. Car la Master Class nous a transporté dans l’atelier d’écriture de l’auteur. Pierre Assouline a d’abord expliqué son parcours de journaliste, entré dans la presse, sans diplôme universitaire, sa passion pour les arts, la photographie et la peinture en particulier et ce film d’Orson Welles, Citizen Kane qui lui a donné envie d’écrire des biographies.
En tant que biographe, Pierre Assouline se compare à un enquêteur qui traverse la France et le monde pour retrouver les témoins qui auraient connu Simenon ou Henri Cartier-Bresson, qui fouille dans les archives, épluche les courriers… L’auteur a raconté combien il fut difficile parfois de mener à bien son travail quand par exemple il s’était trop lié à des gens comme Cartier-Bresson, devenu un ami ou les Leiris qui lui avaient confié un secret de famille…
L’après-midi fut véritablement passionné : les spectateurs ont manifesté leur enthousiasme ou leur colère à l’égard des blogueurs qui se tiennent à l’écart de la vraie vie et passent leur temps derrière leur écran. De même, certains ont été attristés voire dégoûtés de savoir comment se passe concrètement la décision de remettre un prix littéraire. Tout le monde sait que les prix sont plus ou moins contestables mais on ne s’imagine pas que les éditeurs entre eux se prêtent des voix, se renvoient l’ascenseur ou se mettent des bâtons dans les roues.
Au cours de ces deux journées, il a été question de littérature mais surtout d’enjeux financiers et éditoriaux expliquant pourquoi la presse écrite est en perte de vitesse et souvent décrédibilisée mais aussi pourquoi l’édition fabrique des coups. Sur les romans arrivés par la poste, le débat fut houleux entre Jean-Marie Laclavetine et Raphaël Sorin. Pour ce dernier, les grands auteurs n’ont jamais été trouvés par ce biais. Il faut recourir à d’autres moyens comme les réseaux, les rencontres… Les novices en la matière ont ainsi pu découvrir l’univers des blogs, de la critique et de la cuisine éditoriale.