Un blog sans langue de bois sur la littérature. Pour me contacter : annesophiedemonchy [@]lalettrine.fr
Ce soir, sur Arte est programmé un docu-fiction intitulé « Rilke et Rodin, une rencontre », occasion pour moi de relire l’un des textes les plus ambigus et forts que j’ai découverts lorsque j’étais étudiante : Les Cahiers de Malte Laurids Brigge de Rilke. Ce texte en prose est très étrange, déconcertant au premier abord. Rilke a passé six ans de son existence à rédiger ces soixante et onze fragments en prose. Le narrateur, Malte, est exilé à Paris : il tient un journal (sans date) dans lequel il s’épanche sur ses difficultés d’écrire, sur la pauvreté qui l’entoure et sur l’omniprésence de la souffrance et de la mort. Il rapporte des souvenirs d’enfance, en Scandinavie, devenus sous sa plume des évocations fantastiques.
J’aime ce livre, entre le roman et le journal intime : sous les traits de Malte se dévoile Rilke. C’est lui qui a fait l’expérience de la misère à Paris, c’est lui qui ne cesse de s’interroger sur le rôle de l’écrivain, sa mission, c’est aussi lui qui a souffert dans son enfance de ne pas avoir été désiré. En effet, dans l’un des fragments, Malte raconte que lorsqu’il était enfant, sa mère était triste de ne pas avoir eu de fille. Pour lui faire plaisir, il se travestissait et se faisait appeler Sophie. La mère de Rilke, elle aussi, a baptisé d’un prénom féminin son fils : Rainer-Maria.

Une réflexion de Malte m’interpelle et j’y pense souvent. Selon lui :
« Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas (c’était une joie faite pour un autre), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles – et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers. »
L’extrait est long, c’est vrai, péremptoire peut-être, mais magnifique ! Il me semble que cette réflexion de Rilke sur le besoin de vivre des expériences, pas toujours réjouissantes, souvent même douloureuses, avant d’écrire est juste. Comment écrire si l’on n’a rien vu du monde, si l’on n’a rien connu ? C’est le grand drame de son narrateur qui tente, par son observation de Paris, les réminiscences des lectures de Flaubert, Baudelaire notamment, et ses souvenirs d’enfance, d’éprouver le monde et de le transfigurer en mots.
L’émission va commencer, je vous laisse méditer…