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Pour préparer l’interview de Jérôme Garcin, pour Le Magazine des livres, je me suis plongée dans sa bibliographie. J’ai donc lu La Chute du cheval, publié aux éditions Gallimard en 1998 et réédité en livre de poche avec beaucoup d’émotion.
Le point de départ de ce récit autobiographique est le second drame qui a marqué sa vie : la mort de son père, après être tombé de cheval. Mais ce texte n’est pas un long lamento en l’honneur de cet homme mort à 45 ans. C’est d’abord un texte qui place l’art équestre à la hauteur de la littérature : « J’ai le sentiment que toute heure passée à écrire sur les chevaux est une heure que je n’ai pas consacrée à les monter, que la page peut attendre, pas le cheval : il est vivant, elle enferme le bonheur passé dans le cimetière des mots ».
Les deux chapitres consacrés plus particulièrement à son père sont les plus émouvants parce qu’ils expriment la grande admiration d’un fils pour celui qui l’a privé trop tôt de sa présence et de son affection. Ce père était éditeur et critique, il a pu, jusqu’à ses dix-sept ans, le guider dans ses goûts littéraires, lui donner envie de partager sa passion du cheval et des lettres. Il explique alors la motivation de ce roman : « J’écris ce livre pour tenter de transcrire, sur le papier, la partition du mortel galop dont l’obsédante musique à trois temps n’en finit pas de chanter, de cogner dans ma tête ». Les métaphores mêlent à chaque instant le plaisir équin au plaisir littéraire. Et pour moi, qui ne monte pas, qui ne connais pas la sensation d’être en contact avec cet animal sauvage et si proche de l’homme, je me laisse porter par la mélodie de la phrase et désire, avec lui, cette liberté rendue possible grâce au cheval.
Dans le deuxième chapitre, nous apprenons la mort de son frère, Olivier, mort inattendue, puisque accidentelle, comme celle du père. C’est avec pathétisme, maîtrisé par un style travaillé et poli qu’il exprime le manque laissé par la disparition de ce jumeau : « Olivier, visage de séraphin, les traits émaciés, si souvent perdu dans des songes pieux de communion et de rédemption, comme visité par un Dieu qui réclamait déjà son léger poids de chair, Olivier dont j’avais l’intuition – ainsi le disait Cocteau de Radiguet – qu’il était prêté et qu’il fallait le rendre, Olivier, mon double rêvé , une même chair coupée en deux, l’œuf brisé, mon tendre besson dont, en lui survivant, je suis devenu le double vieillissant, désormais paniqué par la précarité de la vie, Olivier fauché sous mes yeux, un dimanche d’été, dans la longue plaine briarde. Il avait six ans. Nous avions six ans ». Cet extrait, certes long, montre le style de Garcin, qui manie avec aisance les parallélismes, les antithèses, les périodes, les rythmes binaires, les mots rares et précis.
Il raconte également le traumatisme d’avoir, par deux fois, connu la mort sans jamais l’avoir vue et surtout touchée. En effet, son frère a été écrasé par une voiture tandis que lui était absent, et son père a chuté de cheval, seul dans la forêt. « J’ai grandi dans la mort sans l’avoir jamais vue à l’œuvre, sans avoir jamais pu la combattre, la haïr, ni la supplier de gracier mon jumeau, de sauver mon père ». On retrouve le rythme binaire caractérisant ce texte. Il a vécu avec cette blessure de n’avoir pas vu son frère et son père quitter le monde terrestre. C’est grâce à l’écriture et surtout aux chevaux qu’il a pris une revanche sur la vie, qu’il y a trouvé un certain goût : « je veux laisser, par écrit, une toute petite trace de ce que, après les livres, les chevaux m’ont apporté et sans lesquels, désormais, je ne saurais vivre ».
Le livre est entièrement construit sur les parallélismes et les antithèses, toujours binaires : ainsi s’opposent sa vie mondaine, urbaine, celle qui l’occupe la semaine, à Paris, et sa vie sincère, rurale, celle qui le ramène « au règne des choses », le week end, dans le pays d’Auge.
Il semble également souffrir de ne pas être toujours authentique, et félicite les hommes, qui à l’instar de son père ou de Bartabas, n’ont jamais sacrifié leurs convictions, leurs partis pris aux modes et aux pressions extérieures. Ainsi a t-il rencontré une femme qui comme lui est restée meurtrie par ses expériences : « nous avons alors marié nos solitudes, additionné nos impatiences, ajouté nos impatiences, partagé nos masques de faux durs, où les physionomistes virent de l’orgueil, mais ce n’étaient que des pansements apposés sur des plaies vives ».
Ainsi, avec pudeur et exigence stylistique, Jérôme Garcin a levé le masque et, sans entrer dans les détails de son existence, a partagé ses douleurs, ses passions pour l’écriture, le cheval et son admiration pour les cavaliers, artistes, écrivains, peintres, qui ont sacrifié leur existence à cet art équestre et que furent Bartabas, Paul Morand ou Géricault.