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Lalettrine.com

Anne-Sophie Demonchy
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5 mai 2010 3 05 /05 /mai /2010 09:29

Velibor-Colic.png

©Blog balkanique

Dépaysons-nous pour quelques heures en faisant un voyage imaginaire en ex Yougoslavie et remontons le temps. Disons, au début des années 1970. Sous Tito… Tout de suite, ça vous fait rêver, n’est-ce pas ? Allez, faites-moi confiance et partons à la rencontre de Velibor Čolić, l’auteur de Jésus et Tito (aux éditions Gaïa).

 

Ce texte autobiographique se veut un roman inventaire, découpé en plusieurs sections (« Notre bonne étoile », « L’école », « Le Maréchal », « Les vraies choses », « Le lycée », « La fleur des jeunes filles », « Mater dolorosa » et « Le solat »). Čolić raconte son enfance entre 1970 et 1985, à la fin du « socialisme à la Yougoslave » où le dictateur Tito et le petit Jésus sont les héros de ce jeune narrateur candide…

 

Avant d’en savoir davantage sur ce roman à l’humour grinçant, faisons connaissance avec Velibor Čolić qui publie en France depuis 1993 ! Jésus et Tito est son septième roman et son second écrit en français. Il faut dire que Velibor Čolić a beau être bosniaque, il vit en France depuis 1992. Mais avant d’avoir trouvé refuge en Bretagne, il a d’abord connu l’enfer de la guerre en tant que soldat, enfer qu’il a voulu fuir en désertant. Rattrapé, il est fait prisonnier mais parvient encore à s’échapper. Dès lors, il quitte son pays et débarque à Strasbourg où le Parlement des écrivains lui offre une résidence d’un an. Il reste en Alsace où il devient journaliste local. Depuis, Velibor Čolić s’est installé en Bretagne, à Douarnenez, où il écrit des romans et anime des ateliers d’écriture.

 

les-bosniaques.gifMême s’il a pu échapper aux atrocités de la guerre, Velibor Čolić demeure marqué par son expérience et nombre de ses romans reviennent sur ce thème. Par exemple, Les Bosniaques (son premier roman publié) a été quasi écrit intégralement dans les tranchées ! Forcément, son récit extrêmement violent et incisif puisque écrit sur le vif. C’est presque tel quel que ce livre a été publié aux éditions Le Serpent à plumes. Par la suite, son style s’est quelque peu assagi pour la simple raison qu’il écrivait ses souvenirs d’en France. Mais, l’auteur estime qu’en tant qu’auteur, il a le devoir de raconter ce qui s’est passé en ex Yougoslavie pour ne pas oublier… Son roman Archanges illustre parfaitement cette hantise de l’oubli. Dans ce roman, quatre personnages nous retracent leur existence en temps de guerre. Parmi eux, Senka, fillette de 13 ans devenue fantôme, revient hanter ses bourreaux qui l’ont violée et tuée. S’asseyant sur les genoux de l’un ou de l’autre, elle leur murmure : « Allez mon vieux, pense à moi. Ne m’oublie pas. Si tu m’oublies, je n’existe plus. » Car le pire serait que l’on oublie tous ces hommes et ces femmes qui sont morts dans la barbarie la plus sauvage…

 

Aussi, quelle ne fut ma surprise en découvrant ce nouveau roman de Velibor Čolić, Jésus et Tito. Le style et l’esprit sont très éloignés de ses premiers textes. Certes, il est encore question de son pays mais cette fois, l’auteur adopte le point de vue de l’enfant qu’il était dans les années 1970, quand le dictateur Tito était au pouvoir et que les Yougoslaves, pour la plupart, croyaient en lui et aux valeurs du communisme… Le ton est bien plus léger que dans ses précédents romans même si cette fois, c’est l’ironie douce-amère qui nous fait comprendre combien cette apparente candeur cache la gravité de la situation. Avec une certaine naïveté, l’enfant Velibor raconte, chronologiquement, au gré de ses souvenirs, son quotidien auprès de sa famille, à l’école, ses rêves de devenir footballer brésilien (cela va sans dire) ou poète, ses premiers émois amoureux… On lit ce roman comme l’on feuillette un album souvenir : par petites touches, on reconstitue ce qu’a pu être l’enfance de ce petit garçon qui ne sait s’il est croate comme l’affirme sa mère ou yougoslave selon son père. Pris entre deux croyances, celle en Jésus (comme sa mère) ou en Tito (comme son père), Velibor évolue dans un monde qui l’enchante :

« Mes personnages préférés sont : le maréchal Tito, Tarzan, Pelé, Croc-Blanc et Karl Marx. Et dans cet ordre là, bien évidemment. […]

Je m’imagine de superbes batailles. L’armée allemande d’un côté, des canons, des tanks et tout ça, et, de l’autre côté, le maréchal Tito, Tarzan et Pelé. Je m’inspire des films vus à la télé le dimanche soir. Le Pont, La Bataille de la Neretva, Kozara – beaucoup de morts, la souffrance terrible des partisans, les civils qui tombent comme des mouches sous les canons des fascistes… Toute notre patrie à feu et à sang. Et à la fin – la victoire. »

 Jesus-et-Tito.jpg

Dans cet extrait une note nous signale que ce sont des films « de partisans » entre la propagande communiste et le cinéma américain à grand spectacle. Velibor Čolić a fait le choix d’un langage enfantin, d’une légèreté apparente dans le propos pour mettre en évidence l’entourage culturel de l’enfant. Tout était organisé pour conditionner le peuple, le soumettre docilement aux directives du parti communiste. Ainsi, le jeune Velibor rêve qu’il est un soldat qui se bat héroïquement pour son idole, Tito :

 

« Dans mon rêve, il est encore plus beau et plus fort que Tarzan. Sauf que le Maréchal porte un uniforme bleu ciel et une énorme étoile rouge sur son képi. Il a un chien, un berger allemand, à ses pieds, et une lourde mitraillette à ma main. Dans mon rêve, je suis un combattant, un partisan mortellement blessé. J’ai mal, mais je ne veux pas que le maréchal s’en aperçoive. Il est beau, si fort, et il sent la violette blanche, notre Maréchal. On est au fond d’une grotte, encerclés par les Allemandes. Ça cartonne, alors que je m’apprête à mourir. »

 

Ensuite, Jésus apparaît qui vient lui dire qu’il a tué un ange, tandis que Tito lui tend des choux à la crème et autres pâtisseries affirmant : « Avec moi, […] c’est tous les jours Noël, tu vois… » Velibor a choisi son camp : il sera communiste… Et comme le narrateur adulte le sous-entend : l’enfant croyait au Père Noël ! 

 

Velibor Čolić procède toujours de la même manière : à travers des anecdotes anodines, il dénonce le conditionnement dans lequel il a grandi. À l’école sont organisés concours de poésie en l‘honneur de Tito, pèlerinage annuel au village natal du Maréchal… Quand Tito se fait amputer de sa jambe, les élèves doivent écrire des messages de soutien, chanter en son honneur « Camarade Tito, nous te prêtons le serment »…

 

Jésus et Tito est un roman d’apprentissage. Après la mort du Maréchal,  l’auteur va découvrir le rock, le punck, les filles… Il découvre un mode de vie et de pensée très différent de celui qu’on lui a inculqué durant toute son enfance. Et lorsqu’il est enrôlé comme soldat dans l’armée, c’est avec un œil nouveau qu’il observe le dictateur :

 

« Chaque matin c’est le même drapeau, le même hymne national, puis le garde-à-vous et tout ça – mais je ne participe presque plus. Je me tais. Et j’accomplis mon devoir patriotique comme un robot. Plus rien à faire, je le vois bien maintenant, les portraits du maréchal Tito sont kitsch et laids. Toute cette iconographie – et après Tito, Tito – c’est du grand n’importe quoi.

[…]

J’ai été immunisé à vie contre notre Maréchal. »

 

L’enfant a grandi, ouvert les yeux, expérimenté lui-même les préceptes de Tito et pris conscience de la supercherie. Malgré la simplicité des mots, le livre en dit plus qu’il n’y paraît et laisse des questions en suspens.

 

Liens pour en savoir plus :

Courrier des Balkans

Le Matricule des anges

L'abécédaire de Velibor Colic

 

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Published by Anne-Sophie - dans Pas mal...
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commentaires

Vanessa 03/08/2012 17:57


J'ai aimé ce livre, Jésus et Tito en ce qu'il m'a donné à entrevoir quelques pans de ce que fut la Yougoslavie. Un pays aujourd'hui disparu. Velibor Colic aime à
dépeindre le quotidien des petites gens. C'était déjà vrai dans Les Bosniaques même si le registre n'était pas le même. Ca l'est encore et toujours dans
Sarajevo omnibus dont je parle sur mon blog http://desromansetdesguerres.blogspot.fr/ . C'est l'Histoire à
hauteur d'homme. En tout cas, belle chronique Anne-Sophie.