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Lalettrine.com

Anne-Sophie Demonchy
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23 avril 2007 1 23 /04 /avril /2007 20:27

Il est des livres que l’on aime tant que l’on dévore, d’une traite et d’autres au contraire que l’on savoure, et dont on retarde le plus longtemps possible la fin de la lecture. Ce sont des livres précieux parce que trop rares. Je viens de faire cette expérience grâce à la Lettre à Maurice Nadeau de Bernard Fillaire (Le Cherche midi, 2005).

 

En 1975, Bernard Fillaire a écrit un premier roman, La Vérité cassée. Il s’adresse à divers éditeurs qui lui renvoient tous la même lettre-type de refus. Seul le découvreur de Barthes, Pérec, Anthelme et directeur de La Quinzaine littéraire, Maurice Nadeau accepte de le rencontrer. Après de mures réflexions, il décide de ne pas le publier mais lui envoie une lettre dans laquelle il lui explique les défauts et handicaps de son roman. Fillaire a conservé cette lettre et trente ans plus tard, il décide de la ressortir, d’en retranscrire certains passages et d’y répondre. Nadeau conseillait ainsi à l’auteur de « sortir de lui-même » afin de relire son roman « comme si c’était quelqu’un d’autre » et Fillaire d’expliquer qu’il se sentait bien incapable d’un tel exercice parce que « pour donner à un roman l’impression de la vie, il faut l’imiter. Mais pour cela il faut une sacrée foi en la vie. J’avais connu l’internement de ma mère et de mon frère Jacques, les électrochocs et la camisole de force ; je ne pouvais plus y croire. Ecrire, pour moi, c’était refuser d’avancer ».

 

Ainsi, dans cette Lettre à Nadeau, Fillaire s’adresse non seulement à « l’éditeur absent, l’éditeur qui [lui] a toujours manqué » mais à un père. En effet, il lui confie ses angoisses d’écrivain, incapable de rentrer en lui-même, de « raconter de façon réaliste ce qui est de l’ordre du rêve, du fantasme » mais aussi ses rapports douloureux avec sa mère, suicidaire et folle. Le texte est particulièrement émouvant lorsque le narrateur confesse : « au nom de ma douleur, je régnais sur ma douleur (…). La mort de ma mère, je l’ai espérée tant de fois, jusqu’au chevet même de sa mort, je l’ai rêvée ». Qui a connu la souffrance de sa propre mère peut entendre ce souhait inavouable, cette culpabilité qui ronge et en même temps cette délivrance tant espérée.  

 

Le texte parvient donc à mêler habilement deux récits qui finalement se rejoignent : celui d’un éditeur et d’un auteur et celui d’une mère et d’un fils. Chaque conseil de Nadeau à Fillaire est suivi d’une longue réponse de l’auteur qui fait un retour sur lui, son expérience, ses réminiscences. Ainsi, lorsque Nadeau voudrait qu’il prenne modèle sur Antonin Artaud qui a su écrire sa folie ou qu’il « raconte de façon réaliste ce qui est de l’ordre du rêve, du fantasme », il cite des auteurs qui ont su relever ce pari : « Gogol n’a jamais eu de femmes. Il portait en lui, dit-on, l’« expérience du cercueil » (…). Kafka faisait abstinence de la vie comme son champion de jeûne. Céline disait : « je ne vis pas. J’existe pas » ».

 

Ce court récit aborde de nombreux thèmes : le rapport entre éditeur et auteur, parfois conflictuel, jamais simple en tout cas, la folie (celle de sa famille, la sienne, celle encouragée, désirée par l’éditeur), le suicide et la littérature. L’écriture est subtile, travaillée. Fillaire a suivi Nadeau qui lui l’enjoignait de faire « place à l’artisan, au menuisier, à celui qui rabote et polit là où il faut afin que les aspérités prennent encore plus de valeur ». Au fait, Maurice Nadeau n’a pas aimé ce texte. Allez savoir pourquoi…

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Published by Anne-Sophie - dans Pas mal...
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commentaires

Charly 25/04/2007 21:28

Eh, tu sembles enthousiaste. Je ne connais pas cet éditeur... J'avoue avec une certaine honte... En tout cas merci de me faire découvrir.

Anne-Sophie 27/04/2007 18:08

Bernard Fillaire a écrit de nombreux livres, des romans, des essais, pour lui et pour de nombreux autres.

Anne-Sophie 25/04/2007 19:17

Ce livre est encore disponible, il me semble. C'est un petit bijou !

Eric 25/04/2007 05:45

Je ne connaissais pas ce titre. Vraiment intéressant comme idée. J'essayerai sûrement de mettre la main dessus. Merci!

Kill Me Sarah 24/04/2007 22:41

Tiens il faudra que je me le trouve celui là... des petites choses comme ça qui donnent envie...

Anne-Sophie 24/04/2007 23:02

Tu ne le regretteras pas. J'ai trouvé ce très court texte très émouvant. Le "dialogue" avec Nadeau avec 30 ans d'intervalle, la réflexion sur la folie (thème qui me passionne...). J'ai trouvé qu'en quelques pages, Fillaire avait su nous dire beaucoup de choses essentielles.