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Lalettrine.com

Anne-Sophie Demonchy
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25 juillet 2008 5 25 /07 /juillet /2008 12:02

Depuis quelques semaines, la collection Exprim’ suscite la polémique à la fois sur Internet comme dans les librairies. Certains peinent à comprendre comment on peut classer des romans à la prose aussi percutante que violente dans le rayon réservé à la jeunesse, c’est-à-dire à des lecteurs non avertis qui ont encore besoin d’être guidés voire éduqués. Mais, le directeur de la collection, Tibo Bérard, a une autre conception de la littérature jeunesse : c’est une littérature innovante, dynamique et ancrée dans le réel… Loin de la visée pédagogique demandée par une partie des professionnels de l’éducation, la collection Exprim’ publie des romans écrits par de jeunes auteurs provenant des scènes musicales, des quartiers, et d’ailleurs.

 

C’est dans les locaux de la maison d’édition Sarbacane que j’ai rencontré Tibo Bérard.

 

De Topo à Exprim’

Tibo Bérard avant d’être éditeur était journaliste au magazine littéraire Topo. A la fin de l’aventure, il n’avait plus envie de continuer dans cette voie mais plutôt de se diriger vers le secteur jeunesse et l’édition. D’emblée, il remarque qu’ « il manquait une littérature française qui soit connectée à son époque tout en étant inventive et percutante, une sorte de pendant à la littérature américaine. J’avais remarqué également l’évolution des cultures urbaines, domaine qui m’intéresse beaucoup. J’avais rencontré Faïza Guène que j’avais interviewée lors de la sortie de son premier roman Kiffe Kiffe demain. On avait alors beaucoup parlé de cette culture et comment la littérature crée un pont avec l’oral, comment le conte se remodernise à travers le roman. Sur scène, on voit des types qui sont des performeurs mais en même temps des conteurs d’histoires ».

Fort de ses constatations, Tibo Bérard envoie quelques mails à des éditeurs qu’il estime et a rendez-vous avec Sarbacane qui souhaite au même moment lancer une nouvelle collection de romans. Tibo Bérard sait se montrer convainquant et Exprim’ est lancé.

Le problème c’est que s’il a des idées, il n’a guère encore d’auteurs… Un auteur qui avait publié deux albums chez Sarbacane, Sébastien Joanniez, venait d'envoyer un manuscrit à l'équipe, qui correspondait parfaitement au projet de la collection - un roman sous la forme d’un long slam, sans ponctuation, Treizième avenir. Mais, l’éditeur doit trouver d’autres auteurs pour étoffer son catalogue. Il se tourne alors vers l’éditeur des Sniper, Desh musique, qui lui affirme qu’un de leurs chanteurs, Insa Sané, vient de finir l’écriture d’un texte qui sera alors publié chez Exprim’ sous le titre : Sarcelles-Dakar en octobre 2006.

 



Un découvreur de talents

En moins de deux ans, dix-sept auteurs ont été découverts par Tibo Bérard : « Au début, j’ai trouvé les auteurs sur Mycepace, sur les scènes musicales... C’est moi qui les ai cherchés. J’ai contacté des gens parce que j’aimais un de leurs poèmes et je leur demandais s’ils n’avaient pas un roman de prêt. Ou bien je les ai fait écrire ». A présent que la collection s’est développée, des manuscrits arrivent par la poste. Ainsi « Karim Madani a lu Sarcelles-Dakar. Il m’a envoyé son bouquin (Hip-Hop Connexion). On sent qu’il y a une sorte de cousinage. Quand j’ai contacté Hamid Jemaï (Dans la peau d’un Youv), je l’ai trouvé sur la page 15 de Google. J’avais tapé « roman explosif », pleins de trucs comme ça. J’ai trouvé une interview où il parlait d’un manuscrit et il donnait un extrait ». Et puis la collection a évolué grâce aux influences des uns et des autres : « Quand Insa Sané a lu Hip Hop Connexion, je pense qu’il a eu envie d’aller encore plus loin, de travailler encore plus à une écriture percutante ». Et puis, chaque auteur a apporté sa pierre à l’édifice. Antoine Dole a eu l’idée pour lancer son roman, Je reviens de mourir, de créer une bande annonce sous forme de clip, idée séduisante puisqu’elle allait bien, selon l’éditeur, avec celle d’introduire une bande-son avant chaque début de romans. Ainsi, « tous les auteurs enrichissent à leur façon la collection, ils la portent au-delà des frontières du livre ».

 

Le travail d’éditeur : une collaboration étroite avec l’auteur

Tibo Bérard est passionné de littérature et cela se sent : il aime, entre autres, Albert Cohen, Arno Schmidt, James Ellroy… des auteurs qui à la fois jouent avec la structure du langage, des règles syntaxiques, réinventent le roman et en même temps s’attachent à l’histoire. C’est précisément la ligne éditoriale de la collection Exprim’ : « je suis très attaché à la mécanique narrative, affirme-t-il. On ne doit pas fermer un bouquin sans avoir envie de lire la suite. Il doit y avoir à la fois un délire de production, qu’on s’amuse sur les formes et en même temps, il faut qu’on sente la machine qui tourne, qu’il y ait des rouages ».

Tibo Bérard aime travailler avec ses auteurs, les faire réfléchir sur leur texte. Dans un premier temps, l’auteur et l’éditeur pensent à la structure du manuscrit. Par le dialogue, ils cherchent des idées : « j’ai un discours de khâgneux, super précis et pas rigolo, avoue-t-il, et je viens confronter cette grille analytique à des gens qui sont dans l’invention pure ». Tibo Bérard demande à l’auteur pourquoi il a choisi tel terme plutôt qu’un autre, refusant à tout prix le superflu ou le décoratif. Paradoxalement, il les aide à aller plus loin dans le développement de certains motifs, les aide à prendre des risques stylistiques pour trouver leur propre voix : en ce qui concerne le roman Sarcelles-Dakar, Insa Sané a développé le thème du cheveu au début de son manuscrit sans oser le développer de peur d’être trop personnel. L’éditeur, au contraire, lui a montré l’intérêt d’un tel motif et l’a encouragé à aller encore plus loin dans sa recherche. « Julia Kino, [auteur de Adieu la chair] avait une énergie très très intense et on a travaillé à faire en sorte que cette énergie là ne soit pas ramassée dans les vingt premières pages mais au contraire la faire monter en puissance ».

Dans un second temps, Tibo Bérard relit avec son auteur le manuscrit ligne à ligne. Ils travaillent désormais sur le style, de façon très précise. Cette collaboration est indispensable pour lui : « je ne pourrais pas travailler avec un auteur qui refuserait cette étape. En plus, je suis très tyrannique c’est-à-dire que je n’impose rien réellement mais je rends des textes aux auteurs qui sont bourrés de stylo rouge. Il y en a partout. Je propose des pistes. Il me faut une réponse. En même temps, quand je laisse passer des choses, au bout d’un moment, je suis tellement obsessionnel que je les remets. Mais si j’insiste sur un point c’est que ça ne fonctionne pas. L’avantage des auteurs de cette génération, c’est qu’ils sont débarrassés de l’ego de l’écrivain qui a choisi sa virgule et qui ne veut pas en démordre ».

 


Retour sur la polémique : les romans ado

Tibo Bérard ne croit pas en l’idée de motifs ou de techniques propres à l’adolescence. Lors d’un colloque sur la littérature, un chercheur a montré que le roman ado, pour ne pas perdre le lecteur néophyte, utilise, entre autres, le « je » et le présent. Mais, l’éditeur n’a pas manqué de lui faire remarquer que ces « motifs » se retrouvent dans le roman moderne : « ce n’est pas pour aider le jeune lecteur, c’est parce que ça correspond à notre époque ». Contrairement à l’idée répandue selon laquelle les romans pour la jeunesse aident à vivre et à dépasser une crise, Tibo Bérard estime que les jeunes de 15-16 ans, préfèrent les textes « plus délirants, plus éclatés ». Néanmoins, il pense que le lecteur aimera lire d’autres textes, plus cérébraux, académiques, à d’autres moments de sa vie. Ainsi, selon lui, « on peut lire Ellroy n’importe quand mais je trouve que c’est génial de le lire à 20 ans, parce que l’on s’éclate ». Quant à la loi de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, Exprim’ s’en dispense car « elle est née pour des raisons très précises, dans un contexte d’après-guerre. Cette loi, selon laquelle on ne peut pas présenter sous un jour favorable la consommation de drogues ou la violence, etc., me semble en un certain sens complètement obsolète ». Selon l’éditeur, cette loi ne devrait plus être de mise puisqu’elle confond enfance et jeunesse et ne correspond plus à notre époque. Comme il y a des films ou de la musique plus particulièrement appréciés par les jeunes, l’éditeur aimerait promouvoir une littérature dans cette veine, une littérature « percutante et qui se rattache au réel ».

 

 

 

Exprim’ publie dix romans par an ; ses deux best-sellers sont : Sarcelles-Dakar et La Fille du Papillon d’Anne Mupas.

 Le site est : là

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